Débat Yves-Thibault de SILGUY

 

 

ASSOCIATION DES CADRES BRETONS

Regard d’un Européen sur la Bretagne

par Yves-Thibault de SILGUY

Directeur Général de Suez

A l’aube de la quatrième année de ce siècle et d’un nouveau millénaire, dans un contexte globalisé où la concurrence s’avive, la Bretagne doit saisir les opportunités ouvertes par la mondialisation et l’élargissement de l’Europe à l’Est. Notre région apparaît aujourd’hui à la croisée des chemins, alors même qu’elle dispose de fantastiques atouts.

Apparaît, ainsi, la nécessité pour la Bretagne de « surmonter ses paradoxes », de mobiliser ses énergies, pour s’affirmer et se présenter comme elle doit être : une région forte, avec une identité marquée, dotée d’un modèle de développement dynamique, compétitif et respectueux de l’environnement.

Des paradoxes à surmonter

La situation de la Bretagne est paradoxale : elle a su, en effet, développer un potentiel considérable dans plusieurs domaines, mais elle éprouve toutefois des difficultés à en tirer tous les bénéfices. Meilleure région formatrice de France, en tête de classement des diplômes avec un taux de réussite au bac de 80%, la Bretagne voit « ses » cerveaux, sa richesse humaine, partir vers d’autres horizons.

Autre paradoxe : ce pays de marins, riche de capitaines de navires, puis de capitaines d’industrie,  ouvert sur le monde, bien ancré en Europe, est confronté à une chute de ses exportations. La Bretagne ne réalise que 2,4% des exportations françaises. Le solde est à la baisse entre 2000 et 2001 (-16%), alors que l’évolution est positive dans l’ensemble de la France.

Troisième paradoxe : l’existence d’un potentiel maritime considérable - l’un des tous premiers d’Europe - encore insuffisamment exploité aujourd’hui. Avec ses 2500 kilomètres de côtes, la Bretagne, première région française en valeur des produits débarqués, assure 97% de la production française d’algues, compte 8000 marins pêcheurs en activité, naviguant sur quelques 1800 navires (soit près du tiers de l’effectif national)… Le savoir-faire et les possibilités sont fantastiques. Mais ils demeurent encore sous-valorisés.

La Bretagne est également une région qui a beaucoup bénéficié de l’Europe. Elle a compris depuis longtemps que son avenir se jouait à Bruxelles. Elle demeure toutefois inquiète face à la perspective de l’élargissement de l’Europe à l’Est. Enfin, considérée - à juste titre - comme l’une des plus belles régions d’Europe, avec un capital touristique de premier ordre, la Bretagne pâtit d’une image environnementale dégradée.

Des atouts à valoriser

Si de tels paradoxes mettent en évidence les défis que doit relever la Bretagne, ils témoignent surtout des atouts de notre région : un système éducatif performant, un potentiel maritime considérable, un solide ancrage européen, un capital touristique de poids, un patrimoine riche, une ouverture sur le monde. Notre région peut également compter sur son savoir-faire agricole, agroalimentaire et halieutique, son tissu industriel riche en PME dynamiques et innovantes. La Bretagne est surtout servie par les qualités de ses hommes. L’humaniste Jean Bodin écrivait « il n‘y a de richesse que d’hommes ». Cet aphorisme aurait pu être écrit spécialement pour la Bretagne. On dit souvent des Bretons qu’ils sont têtus et obstinés. Ils sont aussi, travailleurs, entrepreneurs et savent faire preuve – comme j’ai pu l’observer lors de mon passage à Bruxelles – de capacité à s’organiser collectivement pour défendre les intérêts de la Bretagne. Cette détermination bretonne est la clé du succès de notre région. La Bretagne a toujours été entreprenante, elle doit continuer à valoriser ses atouts pour affirmer sa place en France, en Europe et dans le monde.

Une place à affirmer

A cette fin, trois priorités me paraissent essentielles pour l’avenir de la Bretagne : la compétitivité,  l’esprit de conquête et la mise en valeur de son image.

La compétitivité tout d’abord. Elle suppose, pour la Bretagne, de stimuler ses moteurs de croissance interne. A cette fin, il est indispensable, d’une part, de rendre la région attirante pour les diplômés bretons, de leur fournir des perspectives de carrière. Notre région doit pour cela proposer des métiers d’avenir en s’appuyant sur les filières d’excellence qui sont nombreuses dans notre région : technologies de la communication, automobile, industrie de la défense et de la construction navale, pêche, agriculture et agroalimentaire notamment. Une importance particulière doit aujourd’hui être accordée à sa production énergétique, le grand Ouest français risquant de manquer d’électricité à moyen terme.

Il est nécessaire, d’autre part, de développer les gammes d’activités de ces filières vers des produits à plus forte valeur ajoutée, en renforçant les efforts entrepris en matière de qualité et en transférant le haut potentiel en recherche et développement de la région vers le tissu industriel breton.

La Bretagne, qui a souvent été confinée dans des tâches d’exécution ou, à l’inverse, impliquée dans des recherches de pointe, doit aujourd’hui maîtriser la phase de concrétisation et de développement des innovations. Elle peut également s’attacher à accroître la compétitivité de ses entreprises par des mesures en faveur de l’investissement immatériel, en matière d’organisation commerciale, de sensibilisation à l’international, par une diffusion plus massive de l’innovation et de la technologie au niveau des PME et des PMI.  Ainsi, la Bretagne transformera sa valeur ajoutée intellectuelle en valeur ajoutée industrielle. 

Elle pourrait, enfin, valoriser l’économie maritime. Les activités économiques liées à la mer représentent des capacités de développement endogène considérables en termes d’emploi et de valeur ajoutée. Elles concernent à la fois des secteurs traditionnels et des filières plus novatrices : la pêche et l’aquaculture, les industries côtières et offshore, les activités liées à la recherche technologique, les activités de formation et de qualification aux métiers de la mer, le tourisme maritime. La longue expérience de coopération et de solidarité de la Bretagne permet une montée en puissance de la dimension transrégionale et transnationale de l’économie maritime.

L’engorgement des voies routières, source de pollution, fait ressortir les avantages du transport maritime, moins coûteux et plus respectueux de l’environnement. La volonté d’un aménagement équilibré du territoire implique un effort particulier en faveur de la région Bretagne, périphérique et maritime. L’économie maritime est une économie d’avenir, son potentiel de développement pour la région est fort. 

Mobiliser l’esprit de conquête ensuite. Les Bretons n’ont pas à administrer la preuve de leurs qualités d’entrepreneurs et de commerçants : leur dynamisme, leur esprit de découverte et d’entreprise doivent aujourd’hui être davantage mobilisés pour œuvrer au développement économique de la région et partir à la conquête de nouveaux marchés. L’époque du développement exogène, lié à l’action des pouvoirs publics nationaux et à la délocalisation d’entreprises publiques ou privées est aujourd’hui en partie révolue. Il nous faut désormais de plus en plus compter avec une logique de « développement endogène » s’appuyant sur les acteurs locaux.

Le caractère imaginatif et conquérant des Bretons les incite naturellement à saisir les opportunités offertes par la mondialisation, source de richesses et d’opportunités pour les entreprises de la région. Elle signifie un accès facilité à de nouveaux marchés – grâce à la suppression progressive des obstacles aux échanges - et accroît les possibilités d’investissement des entreprises. Elle offre une prime à l’effort et à la compétitivité. Dans ce contexte, l’Europe, l’euro et l’élargissement ouvrent de nouvelles perspectives. Les entreprises bretonnes se sont déjà bien organisées pour ancrer le socle de leur développement en Europe. Plus que des fonds communautaires, les entreprises bretonnes attendent de l’Europe la garantie d’une concurrence loyale au sein du marché européen élargi. L’euro, qui stimule la croissance, supprime les coûts de conversion, les coûts de couverture contre les risques de change et ceux qui sont liés à la tenue de comptabilités multidevises. L’euro, facteur de stabilité, représente un atout majeur pour que les entreprises bretonnes exploitent les opportunités fournies par la mondialisation et saisissent les possibilités ouvertes par l’élargissement de l’Europe à l’est du continent : de nouveaux marchés à conquérir !

Améliorer l’image de notre région, enfin.

L’affirmation de la Bretagne comme première région agricole française ne s’est pas opérée sans d’importantes mutations. Il en est résulté une détérioration des eaux intérieures mais aussi des eaux littorales. La prise de conscience s’est fait jour : des programmes de prévention existent, mais ils demeurent encore largement insuffisants.

Les efforts doivent être renforcés pour promouvoir un modèle de production permettant l’essor et le développement durable de la région. Il est également essentiel de reconquérir les espaces dégradés. La Bretagne possède un patrimoine de sites remarquables. Elle offre un cadre de vie séduisant, susceptible d’attirer l’industrie « immatérielle » du troisième millénaire, propice aussi au développement du tourisme d’hiver. Il lui faut veiller à la qualité de son image, facteur d’attractivité, et aussi, pour ce faire, valoriser sa capacité d’accueil.

Des efforts de communication sont également nécessaires pour la Bretagne. Le développement durable passe par la promotion de ses valeurs et de son patrimoine : la constitution d’une « vitrine environnementale » pour notre région serait utile à cette fin, en menant à bien le projet du Parc national d’Iroise. La création de plate-formes environnementales, autant que la présentation de la région comme modèle de reconquête d’un environnement dégradé, contribueront à faire de la Bretagne un exemple, administrant la preuve d’une conciliation réussie entre préservation du secteur agricole, nouveaux schémas de production, croissance économique et respect de l’écosystème.

La Bretagne a toutes les raisons d’affronter l’avenir avec optimisme et détermination. Elle est l’une des régions européennes qui a le mieux réussi son passage à la modernité sans pour autant renier son identité et ses traditions. En Bretagne ont été conçus le minitel et le réseau numéris. En Bretagne, aussi, le nombre de joueurs de biniou a doublé en dix ans. Nous devons faire prospérer ce modèle de développement. Aujourd’hui, à l’aube d’une nouvelle étape de son évolution, la Bretagne dispose des atouts nécessaires pour, comme l’écrivait Gabriele d’Annunzio, « armer sa proue et cingler vers le monde ».

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