Le news de l’économie

juillet 2004 - N° 228 - l'Enquête

 

Bretagne

Des racines et des ailes

Qu’ils aient fait fortune au pays ou qu’ils soient partis conquérir le monde, les riches bretons ont tous un point commun : la fierté de leurs origines.

En Bretagne, même les corsaires ont du granit aux pieds. Après avoir fait fortune sous d’autres cieux, ils reviennent s’établir sur les terres qui les ont vus naître. Ainsi, Louis Le Duff, 58 ans, le patron de La Brioche dorée et des Pizza del Arte, a pendu sa crémaillère mi-juin au château des Loges, à Bruz, comme à la fin du xvii e  siècle les navigateurs s’installaient dans leurs malouinières, ces austères et belles bâtisses des alentours de Saint-Malo. Le fils de maraîcher de Cléder (Finistère), parti étudier au Canada et revenu enseigner à l’ESC de Rouen avant de fonder son entreprise et de regagner le pays, peut maintenant devenir châtelain. Louis Le Duff quitte donc sa maison de Rennes, à côté du parc de Bréquigny, pour s’établir à quelques encablures de là, dans une grande demeure style xix e  siècle, avec une chapelle, protégée par un parc et tout juste visible du chemin de halage de la Vilaine. « Mieux vaut miche de pain sur la table que miroir à la fenêtre » , dit ici un proverbe. On ne se lance donc dans les plus grosses dépenses que lorsque l’indispensable a été acquis. Edouard Leclerc a ainsi acheté son manoir, adossé à une petite chapelle, à Saint-Divy, à la fin des années 1960, après avoir commencé à animer des centres distributeurs en 1949. Les Bolloré, eux, se retrouvent au manoir d’Ergué-Gabéric, sur les rives de l’Odet, leur fief depuis des lustres : la famille est l’une des plus vieilles fortunes de la région, leur premier moulin à papier date de 1822. Mais, il y a cinq ans, le discret Malouin Daniel Roullier, 67 ans, créateur de la Timac (chimie), n’a pas pu réaliser son rêve : acheter l’élégant château de La Briantais qui domine la Rance et jette un œil sur la baie de Saint-Malo. La ville a choisi de l’acquérir et de l’ouvrir au public…
« Le Breton mise sur la terre, qu’il soit aristocrate ou bourgeois. Il n’y a pas de grande fortune commerciale , explique Michel Denis, historien et ancien président de l’université de Rennes II. Et même si la rente foncière s’est effondrée vers 1850, le modèle reste. » Il y a ainsi 4 000 châteaux, gentilhommières et autres manoirs disséminés sur la péninsule, comme autant de marques de pouvoirs locaux et isolés.

Les bleus et les blancs. Pas de tradition de réseau ou de grand raout pour les familles les plus aisées. D’autant que pratiquement aucune grande fortune n’a survécu au cataclysme de 1850. Une période noire qui a duré près de cent ans avant que la Bretagne ne retrouve son dynamisme. La famille Bolloré est ainsi l’une des rares à avoir pu développer dans la durée son entreprise à partir des rives de l’Odet. « Pendant très longtemps, poursuit Michel Denis, il y a eu une séparation entre ce qu’on appelle les bleus – ceux qui croient aux initiatives de l’Etat ou à un développement exogène du pays – et les blancs, qui sont tentés par un développement endogène, contre le pouvoir central. Ils créent de petites usines, s’inscrivent dans le tissu local et refusent les agglomérations d’ouvriers. On en retrouve encore la trace de nos jours. » En caricaturant, il y a ceux qui sont restés au pays, comme Alexis Gourvennec (transports), Yves Rocher (cosmétique), Daniel Roullier (chimie) ou la famille Bigard (boucherie), et ont développé leur entreprise à partir de petites affaires locales, et ceux qui sont partis – avant de revenir ou non – pour donner une plus grande ampleur à leurs affaires, comme Pinault, Bolloré ou Louis Le Duff. Autant de fortunes nées après les années 1950, alors que la pauvreté régnait encore sur la région, poussant les Bretons à une forte immigration. Nombreux sont ceux qui se sont alors retrouvés à Paris et dans l’Ouest parisien. L’Association des cadres bretons trouve ainsi ses adhérents les plus nombreux dans le XIV e ou le XV e  arrondissement… proches de la gare Montparnasse, qui permet de retourner au pays.


Identité bretonne. Tous ont en effet comme point commun de rester très attachés à leur terre et de désormais revendiquer leur identité bretonne – au siège du groupe Bolloré ou de Legris Industries, le Gwen ha du, le drapeau breton, figure en bonne ­place. François Pinault, lui, a dépensé sans compter pour faire du Stade rennais une grande équipe de foot, et il a participé au reboisement de la forêt de Brocéliande après l’incendie de 1999. « Cela ne fait qu’une di­zaine d’années que l’on s’affirme plus facilement breton, souligne Yannick Le Bourdonnec, auteur de Que veulent donc les Bretons ? (Editions des Syrtes).
Le complexe de Bécassine est bien terminé. Un signe : la Bretagne devient tendance, les blancs et les bleus se retrouvent désormais pour essa­yer de créer des réseaux vantant leur appartenance, comme avec le label « Produit en Bretagne ». Autre signe : les stations balnéaires telles que Dinard, qui, depuis le début du xix e  siècle, est la villégiature de Parisiens ou d’Anglais fortunés, attirent désormais davantage de Bretons de souche. Un peu plus loin, à Saint-Briac, Patrick Le Lay, président de TF1, se ressource en famille dans son pays. Mais c’est surtout le Morbihan qui connaît une nouvelle effervescence – le nombre des foyers s’acquittant de l’ISF a presque doublé en cinq ans dans le département –, grâce à son développement économique mais aussi au retour d’immigrés bretons fortunés. Un peu plus ­décomplexés face à l’argent, ils entraînent dans leur sillage des commerces plus luxueux. A Vannes, Timberland a installé sa première boutique en novembre, les Mercedes, BMW et Rover sont plus nombreuses dans les rues, et on se retrouve à la Villa Kirov, le club sélect, après avoir fait un golf à Baden. « Mais le golf, ici, paraît moins élitiste qu’en région parisienne » , souligne Virginie Gallego, créatrice, venue ouvrir Néo, une boutique de vêtements haut de gamme.

Des fils du vent. On préférera se retrouver au club d’Arradon. Car, au nord comme au sud, les yacht-clubs restent les vrais lieux de rencontre des Bretons, passionnés par la mer. Une élite, certes, mais qui ne roule pas forcément sur l’or. Si Jean Floc’h (patron du premier fournisseur de la restauration en salaison), Pierre-Yves Legris (spécialiste des fluides industriels), ­Vincent Bolloré, Michel-Edouard Leclerc, Yann Queffélec ou Erik Orsenna – Breton d’adoption amoureux de Bréhat – hissent les voiles, c’est pour le plaisir, et tous sont des navigateurs émérites. Pas besoin, pour cela, d’avoir son bateau, comme le fait remarquer Michel-Edouard Leclerc : « Je navigue avec des voileux, des copains d’enfance. Ce sont d’abord des gens de mer, pas des gens riches… » La Bretagne n’est pas Saint-Tropez, même si Bolloré ou Pinault aiment y passer leurs vacances. Et le bateau à moteur dans le golfe du Mor­bihan reste une faute de goût.
On préférera pratiquer le vélo pour battre la campagne. François Pinault, Thierry Montéour (Traou Mad), Alain Glon, mais aussi Jean-Guy Le Floch (il n’a plus le temps depuis l’année dernière) et Jean Floc’h se défoncent sur leur bicyclette. « On est des teigneux, sourit Jean-Guy Le Floch, on va jusqu’au bout. » Les modèles de tous ces Bretons dorés aventuriers du business ? Les seigneurs de la mer (Tabarly, Kersauson) et ceux du bitume (Bobet, Hinault). La fortune ? « Mieux vaut être pauvre qu’attaché à une chaîne en or » , dit cet autre proverbe.

Soizic Briand