Intelligence économique

 

 

ASSOCIATION DES CADRES BRETONS

 

L’intelligence économique pour mieux servir la Bretagne

Conférence de Christian HARBULOT

 

Le 6 avril 2006, au CAPE- Centre d’Accueil de la Presse Etrangère- Maison de la Radio, notre association en liaison, avec Global Bretagne recevait Christian Harbulot Directeur de l’Ecole de Guerre Economique. Le thème : « La Bretagne dans la compétition économique mondiale

 

« Les peuples qui n’ont pas de mémoire, n’ont pas d’avenir ». Bertrand Cousin, Président de Global Bretagne, après avoir brossé un bref portrait du « breton » est revenu sur les grandes phases de l’histoire économique de notre région. Le breton est migrateur et conquérant, mais aussi mélancolique et taciturne. Il peut être mystique et rêveur ou pragmatique négociant. Il est cependant tenace et généreux. Et dans l’his- toire économique bretonne faite d’alternances de périodes fastes et de périodes sombres, la dualité de ces traits de caractère breton s’est affirmée dans un sens comme dans l’autre. Il en ressort un « particularisme », qui est celui de savoir rebondir.

Dans les périodes fastes, le breton est inventif, comme en 300 avant JC, avec les innovations de la barrique, de la roue à rayon ou du chariot à train avant orientable. Une autre période de prospérité correspond au règne de Jean V, où les bretons inventent le commerce « quadriculaire » en vendant du poisson aux portugais et aux espagnols, en leur achetant du vin et du porto qu’ils revendent aux anglais auxquels ils achètent de la laine à bon prix pour être revendue aux normands. Cercle vertueux « cassé » par les guerres de Louis XIV et de Napoléon.

La fin de la seconde guerre mondiale ouvre un nouvel âge d’or. C’est l’époque du Celib, d’Alexis Gourvennec, de l’élevage intensif, des grandes coopératives, de l’agroalimentaire, de la création du CMB, de l’océanographie, de la captation d’investis- sements de grands groupes (Alcatel, Citroën), de l’essor des technologies de l’information (CNET) ou de la grande distribution.

Aujourd’hui, allons-nous vers un nouveau déclin ? Les points noirs sont nombreux : fin probable de la PAC, déclin de la construction navale, essoufflement de l’innovation technologique, épuisement des fonds marins, pollution des eaux maritimes, etc.

Dans un monde globalisé, où l’on assiste à l’émergence de nouvelles puissances, quels sont les enjeux pour un pays comme la France et plus particulièrement pour une Région comme la Bretagne ?

Pour Christian Harbulot, la Bretagne, c’est d’abord la réussite d’un peuple, sa richesse propre, son talent. Néanmoins, le monde change et la réussite individuelle ne suffit plus. L’échec d’Areva en Chine reflète un contexte économique auquel les élites ne sont pas préparées. La France a été victime des volte-face des Etats-Unis qui, un jour, jouent la carte de la Chine, un autre jour celle de l’Europe. Pas de chance pour Areva, les Etats-Unis jouent actuellement la Chine, au détriment de l’Europe, ce qui a inévitablement des conséquences sur la signature des grands contrats. Les acteurs évoluent dans un contexte où s’entrechoquent deux économies : L’économie de marché et l’économie de puissance.

La Bretagne connaît bien cela. C’est dans sa mémoire. Elle en a été victime, en particulier au XVIIème siècle. Elle est le souvenir de deux logiques économiques qui s’opposent. Aujourd’hui, nous ne voyons le monde que sous l’angle du marché. Ce temps est révolu. L’économie est plus belliciste qu’auparavant et tout l’enjeu est de ne pas se Christian Harbulot et Bertrand Cousin retrouver entre le marteau et l’enclume. Le problème est que « les décideurs sont polarisés par … la meilleure lecture du marché ». Le cas de la Chine est éloquent « On essaie plus de la séduire que d’être respecté ». 

Peut-on avoir une démarche d’intelligence économique au niveau d’une Région ?

Pour Christian Harbulot, la réponse est oui. C’est essentiel et vital. « Aujourd’hui, il faut faire de la stratégie et c’est bien là tout le problème de la France ». Elle n’a pas de stratégie d’accroissement de puissance alors que l’Europe ne répond plus au double défi du marché et de la puissance. Pour cela, il faut commencer par faire de la stratégie au niveau de la Bretagne. La réalité est qu’il est difficile de trouver des stratèges en Région. Sans stratégie au niveau des Régions, pas d’intelligence territoriale. Même si les pôles de compétitivité sont une excellente idée, d’ailleurs inspirée des USA, la France doit faire des choix, quitte à déplaire. La France est un pays trop petit pour essaimer des crédits sur une dizaine de projets. Il en va de même au niveau des Régions. Les Etats-Unis, par exemple, première puissance mondiale, ont des objectifs précis, des priorités sur lesquelles les ressources sont concentrées.

Une démarche d’intelligence territoriale impose à des forces de travailler dans la durée. Christian Harbulot cite à ce sujet l’exemple de l’Italie. Il a découvert que l’Italie avait mis en place une organisation, sur 15 ans, en conservant des personnes en poste quels que soient les gouvernements, pour créer une industrie du film. Cette initiative, sous la tutelle du ministère de la Production Industrielle, a abouti à la création de « Filmeccanica* ». En Finlande, l’exemple de Nokia est tout aussi instructif. Nokia n’est pas seulement la réussite d’un entrepreneur, mais celle d’un peuple qui ne veut pas mourir et veut réagir. Les pôles de compétitivité ne doivent pas être des « marchés aux voleurs » comme certains l’affirment. Seule une vision stratégique peut donner un sens aux subventions.

Regard critique sur la Bretagne

Christian Harbulot développe le cas d’un secteur clé. L’industrie agroalimentaire américaine est en crise majeure. Le défi de la Bretagne est donc de fabriquer des aliments sains, en adéquation avec un art de vivre, une qualité de vie. Christian Harbulot précise que nous sommes à l’aube d’une cascade de crises relatives à la santé publique. Les industriels ont beau faire du lobbying pour masquer les dégâts en terme de santé, inventer des discours marketing… La bataille est perdue d’avance.

Toute la chaîne agroalimentaire sera prochainement touchée, la production et la grande distribution. Et pourtant, selon Christian Harbulot : aucun groupe en France ne travaille sur ce sujet ; les industriels pensent toujours « cost killing » ; et si la FDSEA affirme qu’il est impératif de sortir du modèle américain, la base n’accepte pas, alors que ce modèle les amène à leur perte. «Quand je vais en Bretagne, je vois les nitrates, les algues vertes, je vois les débats interdits… avec bientôt une guerre larvée entre l’industrie agroalimentaire et celle du tourisme ».

La Bretagne est à la croisée des chemins. Un des défis bretons est de développer une nouvelle industrie agroalimentaire et non de trouver des procédés de retraitement des déchets. Des initiatives commencent à voir le jour en Europe, comme la chaine Slowfood*. La Bretagne doit adopter une stratégie de redéploiement sur 15 ans, en travaillant étroitement avec le monde médical.

Autre exemple dans le domaine du commerce maritime. La Bretagne a un potentiel non exploité. Elle doit définir une Stratégie de façade maritime conquérante. Elle ne doit rien attendre dans ce domaine de l’Etat central. Elle doit avoir une stratégie, d’autant plus que les ports du Nord sont saturés. Sans compter sur le principe de précaution sur le rail. Pour Christian Harbulot, ce ne serait pas très difficile de fragiliser les commissaires européens qui travaillent sur ces questions. « La Bretagne a un levier qu’elle utilise avec une si extrême douceur ! ».

Développer l’intelligence territoriale en Bretagne

« Aujourd’hui, il faut de la hardiesse ». Ces exemples montrent bien les enjeux actuels d’une Bretagne dans la compétition économique mondiale. Il est vital de définir une stratégie de puissance régionale. Cela suppose la création d’un réseau transpolitique. Pour Christian Harbulot, Rennes pourrait être cette plate-forme de l’intelligence territoriale, à la croisée d’une économie de puissance et de marché. Dans ce monde globalisé, toutes les études prospectives donnent une prime à des régions qui partagent une culture et des valeurs fortes. D’où l’im- portance de dynamiser notre culture et de la faire partager. L’esprit « communautaire » tant décrié dans les médias doit s’inscrire dans une logique d’ouverture au monde, pour le comprendre et en permettre une meilleure lecture. S’ils relèvent ce défi, les Bretons auront la capacité de devenir les moteurs du changement français.

David-Emmanuel REGUER

*Filmeccanica, http://www.filmeccanica.com 

*Slowfood, http://www.slowfood.it 

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