Débat Noyer

 

 

ASSOCIATION DES CADRES BRETONS

Débat avec Christian NOYER

Vice-Président de la Banque Centrale Européenne

Après Jean-Claude Trichet, gouverneur de la Banque de France, invité en février 98, l’ACB vient d’accueillir un autre ténor de l’eurosystème en la personne de Christian Noyer, vice-président de cette très sérieuse et efficace BCE instituée le 1er septembre 1998.

On s’attendait à recevoir quelqu’un d’équilibré, de structuré, la cinquantaine élégante et rassurante, quelqu’un de cultivé et doté de beaucoup d’entregent puisque ancien énarque et directeur de cabinet d’Edouard Balladur. Nous avons été rapidement conquis.

Christian Noyer dès sa première intervention se reconnaît Breton et Européen. « Même à Francfort, je me sens certes Français mais aussi Breton. Bien que là-bas l’état d’esprit soit vraiment européen… A tel point que les 1200 salariés de la BCE, bien que de nationalités différentes, ne raisonnent plus en termes nationaux ».

Il rappellera le concept visionnaire de Robert Schumann et de Jean Monnet, qui était de mettre en commun des ressources économiques comme le charbon et l’acier et de créer ainsi une solidarité de fait. «En créant des solidarités de fait, expliquera t-il, on allait peu à peu inciter les gens à vouloir le resserrement des liens entre les peuples, les nations… et donc l’unification politique... Mais je ne suis pas d’accord avec la thèse parfois avancée que l’union monétaire ne peut résister longtemps sans une union politique de type Etat unique. Je pense que nous n’allons pas aller vers un grand basculement, vers un système de type fédéral… Mais nous devons avoir les idées claires sur les compétences mises au niveau commun et sur celles exercées au niveau national ».

Il fera un peu d’histoire en évoquant le 28 mars 1942, le jour où les Britanniques essayèrent de reprendre Saint-Nazaire et y laissèrent un grand nombre des leurs. «Etait-il imaginable, alors, que l’Europe allait si vite se réconcilier, se bâtir. Avoir un marché commun et la circulation des marchandises, des services, des personnes et des capitaux dont l’aboutissement fut la monnaie unique en deux basculements : le premier, en janvier 1999, le plus important, les monnaies nationales sont devenues des subdivisions de l’euro, et le deuxième, celui de l’euro fiduciaire le 1er janvier dernier pour lequel nous avions préparé 58 scénarios. C’est le 59ème qui s’est produit… meilleur que tout ce que nous avions imaginé… Une divine surprise ».

Christian Noyer mettra l’accent, au-delà de l’aspect politique, sur la nécessité de rechercher des règles communes harmonisées et homogènes sur l’environnement, la vie quotidienne, la sécurité alimentaire, etc… «  Il y a un équilibre à trouver entre la recherche de règles ou de normes au niveau communautaire et les actions au niveau décentralisé ou national… Nous avons une maison commune, la monnaie unique. Nous avons bâti les murs, commencé à entretenir les espaces. Nous pouvons accueillir de nouveaux enfants, mais en même temps il nous manque un toit… C’est la compétence donnée au niveau commun, au niveau central, aux autres échelons… Actuellement la BCE est responsable de la politique monétaire. Elle est indépendante pour cela, mais à l’inverse, chacun demeure libre de la structure de son budget… je pense que nous avons une démarche originale de construction progressive de notre maison commune, de notre unité européenne ». En allant plus loin dans son commentaire, il viendra rapidement à évoquer une Europe à 30 et avec sagesse «  c’est ici qu’intervient la réflexion fondamentale de la Convention dont j’espère beaucoup qu’elle saura proposer un toit qui soit un vrai toit de maison bretonne, qui résiste… ».

Christian Le Maître : Nous sommes en guerre économique avec un autre bloc qui durcit ses lois…. Sans solidarité politique peut-on être compétitif ?

Actuellement, les Etats-Unis prennent les mauvaises décisions. Cependant, même s’ils prennent avec cynisme de temps en temps des mesures dures, ils restent un partenaire essentiel... Nous, pour aller plus loin, il nous faut transférer la politique commerciale extérieure au niveau d’une institution européenne. C’est peut être une des choses qui peut sortir de la Convention et du traité constitutif.

Maïta de Bettignies : Comment se fait-il que l’euro demeure sous-évalué par rapport au dollar ? On tend vers un assouplissement des critères de convergence de Maastricht, n’y a t-il pas des risques pour l’euro ?

Je ne sais pas répondre. J’ai appris à avoir un grand scepticisme là-dessus… En fait, les gens qui travaillent sur les marchés des changes trouvent toujours des explications. Aujourd’hui, il est vrai que le niveau est beaucoup trop faible… Mais il devrait y avoir un renversement du cours des monnaies avec un euro dont le cours va croître très fortement par rapport au dollar.

Au sujet de la stabilité budgétaire, il faut interpréter positivement ce qui s’est passé récemment… L’Allemagne et le Portugal étaient proches d’un déficit de 3% de leur produit intérieur brut (PIB). On leur a demandé de suivre cela comme l’huile sur le feu… Et la pression des pairs a été suffisamment forte pour les amener à changer de politique. Dès lors qu’ils changeaient, il n’y avait plus lieu de leur donner d’avertissement. La procédure a fonctionné mieux que prévu…

Michel Cojean : La perception du rôle de vice-président de la BCE : technique, gestionnaire ou politique ? Quelle sera la géographie de l’euroland dans dix ans ? Quel rôle est laissé aux instituts monétaires nationaux ?

La banque centrale est une entreprise qui se gère. Il faut construire l’institution… il y a beaucoup de métiers techniques dont nous assurons le pilotage ou la coordination – la gestion des systèmes de paiement, la fabrication des billets… Et en même temps, la politique monétaire est une branche de la politique économique.

Une grande partie de la fonction de dirigeant de la BCE consiste aussi dans l’expression d’une politique monétaire en relation avec la crédibilité de l’institution. Il faut expliquer, convaincre… Mais la fonction n’est pas politique au sens où l’institution est totalement indépendante.

La géographie future ? La zone euro va s’étendre, elle aura de plus en plus tendance à coïncider avec l’Union européenne avec quelques années d’écart. Tout pays de l’UE doit accepter la perspective de la monnaie unique, cela fait partie du contrat de base. Sans doute pas dans dix ans mais plus tard, je suis persuadé que l’union monétaire comptera une trentaine de pays.

Quant à la troisième question. Il y a énormément de tâches qui peuvent être faites dans les Etats, qui sont décentralisées. Les banques centrales nationales ont aussi des missions sans relation avec le fonctionnement de l’eurosystème…. Actuellement, la proportion des personnels des banques nationales qui travaillent pour l’eurosystème, dont la BCE est le chef d’orchestre, est à peu près de la moitié…

Dominique Mahé : 30% des dollars sont faux – qu’en est-il des faux euros ?

L’estimation de 30% est certainement vraie pour les dollars qui circulent en Russie, c’est moins certain pour ceux qui circulent aux USA. Il n’est pas étonnant que le dollar avec peu de signes de sécurité soit la monnaie la plus attractive pour les contrefacteurs. C’est la monnaie la plus copiée ou fraudée et il est certain que pour l’euro les tentatives seront fortes aussi. Pour l’instant, le faux monnayage sur l’euro se situe à un niveau très inférieur à ce qui existait pour les monnaies nationales. L‘euro est une monnaie dans laquelle on a intégré les signes de sécurité les plus sophistiqués, très difficiles à copier. Donc l’euro, bien qu’il soit d’une qualité incomparablement supérieure au dollar en ce qui concerne la fabrication des billets et les signes de sécurité, sera sûrement copié mais, on l’espère, le plus tard possible, le plus mal possible.

Alain Baumard : Quels conseils donner aux jeunes pour leur orientation ?

Le seul conseil que je donnerais, c’est d’être mobiles, d’avoir une solide formation de base mais ensuite d’être prêts à changer de métier, d’entreprises et prêts à changer de région. Un Breton ne doit pas hésiter à se lancer dans des aventures successives.

Jacques Ténier, en conclusion, évoquera le 470ème anniversaire de la disparition de la livre bretonne (1532-2002) avant de signaler, ouverture à l’Europe oblige, que le prochain invité « pourrait être un Finlandais ou un Grec ayant des attaches bretonnes puisque l’une des caractéristiques de l’ACB est de ne pas retenir, fort heureusement, une définition ethnique de la « bretonnitude » mais une définition selon le cœur ».

Merci Christian Noyer, sachez rester sans affèteries, lucide et impartial. Continuez à promener votre simplicité, votre détachement et votre classe aux quatre coins de l’Europe mais n’oubliez pas comme le soulignait notre président, vos amis têtus et fidèles que sont les Bretons.

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